Récoltes menacées: Quand la cherté des engrais plombe la production agricole
Alors que la saison des récoltes bat son plein dans plusieurs régions du Cameroun, les rendements agricoles sont en forte baisse, et les cultivateurs désignent sans détour la cherté et la difficulté d’accès aux engrais comme principal facteur de cette situation critique.
Entre 2022 et 2025, le prix des engrais chimiques importés a littéralement explosé. Un sac d’urée de 50kg qui coûtait environ 15 000 FCFA au début de 2022 a dépassé les 22 500 FCFA en 2025. De même, le NPK, vendu à 21 000 FCFA par sac auparavant, se négocie désormais entre 30 000 et 35 000 FCFA. Cette hausse, selon le ministère de l’Agriculture et du Développement rural (Minader), résulte autant de l’inflation mondiale des matières premières que de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, ce qui a fortement réduit l’offre exportable vers le Cameroun. En effet, près de 43 % des engrais importés au Cameroun proviennent de la Russie, contre 11 % de la Chine selon l’INS. Parallèlement à cette inflation, l’approvisionnement national en intrants agricoles a chuté drastiquement. Selon les importateurs et distributeurs, les importations d’engrais azotés et potassiques ont diminué respectivement de 38 % et 86 % en 2022, par rapport à 2021, avec une baisse totale de près de 35 % du volume importé.
Une réalité décriée par les agriculteurs est celle de l’irrégularité des prix sur le marché. « Notre difficulté est celle des prix sans cesse variant. À chaque fois que nous venions nous ravitailler, nous ressortions hors budget », s’exprime Christian Nguessi, agriculteur. En effet, l’offre réduite s’explique par l’anticipation des commerçants, certains préférant attendre une baisse des cours avant de passer commande, ce qui a engendré des ruptures sur le terrain. « Malheureusement on ne peut pas attendre une grosse récolte lorsque l’approvisionnement en engrais évolue en dent de scie », révèle-t-il. À Douala comme dans l’Ouest ou le Nord, les producteurs souffrent. « Un sac jadis vendu à 15 000 FCFA coûte désormais 35 000 FCFA », raconte un commerçant au marché Mboppi à Douala, qui se dit dépassé par la demande, tandis que les agriculteurs, se sentant impuissants, réduisent ou abandonnent totalement l’usage d’engrais.
À Bafoussam, dans la région de l’Ouest, certains paysans renoncent aux engrais chimiques et fabriquent eux‑mêmes des alternatives organiques fermentées à partir de plantes et de fumier. Ils rapportent des rendements satisfaisants tout en diminuant les coûts, mais ces pratiques restent marginales en l’absence de soutien logistique et de cadre réglementaire. « La culture ici à l’Ouest semble plus facile, malheureusement le bon rendement dépend aussi de l’entretien des plantes », confie Juliette Nimateu, cultivatrice à Bafoussam. En effet, des cultures vivrières comme le maïs, le manioc, le haricot et l’arachide voient leurs rendements chuter de façon significative. On se souvient qu’en 2023, les projections de la Beac prévoyaient non seulement une baisse du PIB agricole, mais également un affaiblissement de la sécurité alimentaire nationale. Or, la mise en place rapide d’unités de production locale pourrait être des leviers potentiels pour préserver la sécurité alimentaire et relancer la productivité agricole.
L’ingénieur agronome Nassourou Ibrahim Midjaka explique : « Il y a un problème d’inflation qui impacte directement la trésorerie et diminue drastiquement les rendements. » En l’absence d’engrais, les sols s’appauvrissent et les nutriments extraits par la culture ne sont pas restitués, ce qui entraîne à moyen terme une dégradation de la qualité des sols et des rendements encore plus faibles à chaque campagne successive. Celui-ci révèle que les projets de construction d’usines de production d’engrais chimiques et organiques sont à l’étude, notamment à Limbé, Yaoundé et Douala, grâce à des partenariats publics‑privés estimés à plusieurs centaines de milliards de FCFA. Lorsqu’elles seront opérationnelles, ces unités pourraient produire entre 230 000 et 400 000 tonnes par an et réduire la dépendance aux importations. Sans une telle mobilisation, le Cameroun risque de perdre une part déterminante de son potentiel agricole, avec des conséquences graves pour les millions de ménages ruraux qui dépendent de ces récoltes pour leur survie.
Charles Totchum

