Projets publics: Un économiste alerte sur une dérive des financements
Dans une analyse récente relayée sur les réseaux sociaux, le président du Comité citoyen de vigilance financière Cemac, met les États en garde contre le recours croissant à des financements structurés pour les projets publics.
« Le problème n’est pas le financement, mais le modèle économique ». En Afrique centrale, explique le président du Comité citoyen de vigilance financière Cemac (Cvfc), Charles Menye, la question n’est plus seulement de trouver de l’argent pour construire, mais de savoir si cet argent est utilisé sur des bases viables. Car, à ses yeux, la région s’engage progressivement dans une mécanique dangereuse. D’emblée, dans sa récente analyse largement partagée sur les réseaux sociaux, il fait un constat : les États de la Cemac font face à une équation difficile. Ils doivent financer des infrastructures lourdes, soutenir la croissance et, en même temps, éviter de déséquilibrer leurs finances. Ce « trilemme », selon Charles Menye, pousse les gouvernements vers des solutions rapides, notamment les financements structurés.
Pour l’expert, sur le papier, ces montages apparaissent comme une issue élégante. Ils permettent de lancer des projets sans alourdir immédiatement la dette et de faire appel à des capitaux privés. Mais dans la réalité, l’économiste citoyen y voit un mirage. « On donne l’impression de repousser le coût, alors qu’en réalité, il peut apparaître immédiatement », avertit-il. Pour illustrer son propos, Charles Menye s’appuie sur des cas concrets. Le barrage de Nachtigal, d’abord. Derrière cette infrastructure stratégique, plus de 70 milliards de FCFA d’arriérés ont déjà été accumulés. Une garantie publique d’environ 56 milliards a été activée, obligeant l’État à emprunter pour la reconstituer. « Ici, la contrainte budgétaire est déjà là. Le système ne peut pas payer durablement », analyse-t-il.
Mais c’est le projet Tollcam qui, selon lui, révèle le plus clairement les dérives. Quatorze péages annoncés, seulement sept construits, aucun pleinement opérationnel. Pourtant, des dizaines de milliards de FCFA ont été engagés, et des paiements sont exigés. « Le flux censé rembourser n’existe même pas. Mais le coût, lui, est bien réel », tranche-t-il. Dans ces deux exemples, il identifie un même mécanisme : les financements sont structurés avant même que le modèle économique ne soit sécurisé. Autrement dit, on bâtit le montage financier avant de s’assurer que le projet pourra générer des revenus. Une inversion des priorités qu’il juge risquée.
Une « fabrique de dette visible et invisible »
À partir de là, l’alerte devient plus globale. Pour Charles Menye, la Cemac est en train de mettre en place une « fabrique de dette visible et invisible ». Visible, parce que les États empruntent massivement sur les marchés. Invisible, parce que certaines obligations, liées aux garanties ou aux montages complexes, ne sont pas toujours perçues immédiatement. Cette dérive s’inscrit dans un contexte déjà fragile. Les recettes publiques restent dépendantes des matières premières, donc instables. Les marges budgétaires se réduisent. Et l’endettement progresse à grande vitesse. Dans la sous-région, l’encours des titres publics dépasse désormais les 9 400 milliards de FCFA, signe d’une pression croissante sur les finances.
Plus inquiétant encore, cette dynamique ne produit pas les résultats attendus. « On ne corrige pas une faiblesse économique avec un montage financier, même sophistiqué », insiste Charles Menye. Autrement dit, emprunter davantage ne suffit pas si l’économie ne génère pas de richesse en retour. Dans ce contexte, il met en garde contre une fuite en avant. Le projet de Kikot-Mbebé, par exemple, pose selon lui une question clé : la région peut-elle supporter de nouvelles charges alors que celles existantes sont déjà difficiles à absorber ? « Nachtigal, à lui seul, représente environ 10 milliards de FCFA par mois. Peut-on ajouter de nouvelles obligations ? » interroge-t-il.
Face à ces risques, Charles Menye plaide pour un changement de cap. D’abord, en imposant une vérification indépendante des revenus attendus des projets. Ensuite, en testant leur solidité face à des scénarios réalistes. Il appelle également à une transparence totale des engagements publics et à une limitation stricte des garanties accordées par l’État. Mais surtout, il insiste sur un principe simple : lier le financement au service réellement rendu. « Un projet doit être payé parce qu’il fonctionne, pas parce qu’il a été signé », résume-t-il.
Par H. T.

