Microfinance: Alerte rouge sur les créances en souffrance, le Cameroun en première ligne

Le secteur de la microfinance dans la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac) traverse une période de turbulence financière préoccupante avec les créances en souffrance des établissements de microfinance (EMF) de la sous-région qui ont atteint 178 milliards de FCFA.

Le Cameroun, épicentre d’une crise latente regroupant le Cameroun, le Congo, le Gabon, la Guinée équatoriale, le Tchad et la République centrafricaine, est actuellement au cœur d’une dégradation des créances des établissements de microfinance. Il est présenté par la Beac comme le principal foyer de cette détérioration dans la zone Cemac. Avec une contribution estimée à 81 % de la hausse totale des créances en souffrance, le pays, bien que considéré comme la locomotive économique de la Cemac, cristallise les inquiétudes. La Beac, quant à elle, explique cette situation par le poids structurel des établissements camerounais dans l’architecture régionale de la microfinance. En effet, 384 des 521 établissements agréés dans la zone Cemac à fin 2024 (soit 73,7 %) sont implantés au Cameroun. Un chiffre qui illustre à la fois la vitalité du secteur mais aussi son exposition exacerbée aux risques. Cependant, le poids numérique ne saurait à lui seul justifier l’ampleur des créances douteuses.

Les créances en souffrance, dans leur acception technique, regroupent plusieurs catégories définies par la Commission bancaire de l’Afrique centrale (Cobac), régulateur du secteur. Notamment les créances impayées, représentant des échéances non honorées dans les délais convenus ; les créances immobilisées, qui sont échues depuis plus de trois mois, mais dont le recouvrement, bien que non compromis, s’avère incertain et non immédiat ; les créances douteuses, les plus préoccupantes, désignant les concours qui présentent un risque élevé de non-recouvrement total ou partiel, même lorsqu’ils sont assortis de garanties. Cette évolution traduit une dégradation significative de la qualité du portefeuille de crédits des EMF, mettant en lumière des vulnérabilités structurelles, une gouvernance parfois déficiente, et des contextes socioéconomiques difficiles. Dans nombre d’EMF, les procédures d’octroi de crédits restent laxistes, parfois motivées par des objectifs de croissance rapide ou influencées par des logiques clientélistes.

La mauvaise évaluation du risque de crédit, l’insuffisance des garanties, ou encore l’absence d’analyses financières rigoureuses fragilisent dès l’origine la viabilité de nombreux prêts. Selon les experts, à cela s’ajoute le phénomène du surendettement croisé, dans lequel un même client contracte plusieurs prêts auprès de différentes institutions, sans que celles-ci ne disposent d’un système de centralisation efficace de l’information. Cependant, les bureaux d’information sur le crédit (BIC) de la région, bien que créés, restent encore sous-utilisés par une majorité d’EMF, faute de formation, d’infrastructures techniques ou de volonté stratégique. La liquidité de plusieurs EMF est déjà mise à rude épreuve. Des retards de remboursement massifs engendrent un tarissement des fonds disponibles pour accorder de nouveaux crédits, étouffant l’activité et forçant les établissements à geler ou à limiter drastiquement leurs engagements.

Au Cameroun, par exemple, des régions entières comme le Nord-Ouest et le Sud-Ouest sont paralysées par le conflit sociopolitique depuis 2016, ce qui rend toute activité économique extrêmement risquée. Les EMF qui y opèrent doivent faire face à des pertes sèches, tant sur les crédits accordés que sur les actifs physiques souvent détruits ou saisis. Face à cette situation préoccupante, la Beac appelle à un renforcement des mécanismes de supervision. La Cobac, de son côté, multiplie les inspections et envisage d’imposer de nouvelles règles plus strictes en matière de gouvernance, de contrôle interne, et d’obligation de transparence. Par ailleurs, la mise en place d’un fonds de garantie régional, capable de couvrir partiellement les pertes sur créances et d’amortir les chocs financiers, est à l’étude. Ce dispositif, encore embryonnaire, pourrait s’avérer crucial dans la stabilisation du secteur.

D’autres experts plaident pour un accompagnement technique renforcé des EMF, via des programmes de formation continue, l’introduction d’outils digitaux de scoring, et la mutualisation des bases de données. Plus fondamentalement, ils estiment que la crise actuelle doit être l’occasion de repenser le modèle de la microfinance en Afrique centrale. Or, depuis son essor dans les années 1990, le secteur a connu une croissance fulgurante mais désordonnée. L’heure serait donc à une professionnalisation accrue, à une consolidation du marché autour d’acteurs solides et à un retour aux fondamentaux comme l’inclusion financière, l’accompagnement des microentrepreneurs, le financement de l’agriculture et des femmes rurales. Car la microfinance ne peut être seulement un vecteur de crédit. Elle doit redevenir un outil de développement humain et économique, soutenu par des politiques publiques cohérentes.

CT

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