Mathias Mouendé Ngamo: « Les journalistes sont une partie de la solution »
Alors que les déchets ménagers continuent d’envahir les villes camerounaises, le Président de l’association Biocamer, plaide pour une réponse collective. Il estime que les médias ont un rôle décisif à jouer en mettant davantage en lumière les initiatives qui fonctionnent plutôt qu’en se limitant au constat de la crise.
La crise des déchets ménagers continue de s’aggraver dans plusieurs villes du Cameroun malgré les différentes initiatives engagées. Selon vous, quels sont aujourd’hui les principaux obstacles à une gestion efficace de ces déchets ?
Les obstacles sont de plusieurs ordres. Au plus bas de l’échelle, il y a en premier le manque d’éducation environnementale des populations. Ce qui laisse place à des comportements inciviques que certains ont fini par admettre comme tout à fait normal. Déverser ses ordures dans le drain ou à même le sol n’est pas vu par la personne qui le fait comme un acte déviant. C’est devenu une routine difficile à déraciner. Il y a dans le même temps l’indisponibilité ou l’insuffisance des bacs poubelles. Il faut parfois marcher des kilomètres, aller dans un autre quartier pour trouver un point de dépôt de la société Hygiène et salubrité du Cameroun (Hysacam). Ils ne sont pas nombreux ces habitants qui acceptent de gaité de cœur de se soumettre à ce supplice. D’autant plus que dans nos maisons, il faut le déplorer, ce sont les tout petits qu’on envoie vider les poubelles. Du coup, lorsque par chance un bac est disponible à proximité, ces jeunes n’ont pas toujours la taille ou la force requise. Ils vident le contenu des sacs ou des brouettes là, à même le sol. Il y a en deuxième, la société de collecte de déchets ménagers Hysacam qui ne réussit pas à collecter les grosses quantités de déchets produites par les villes. L’entreprise existe depuis plus de 50 ans. Avec la démographie galopante et les nouveaux modes de consommation, les déchets se multiplient. Nous voyons que les méthodes de l’entreprise appelée à se réinventer, ne répondent pas efficacement au problème pour l’heure. L’histoire a démontré aussi que le monopole dans ce domaine a bien plus d’inconvénients que d’avantages pour un environnement sain. Il faut cependant relever aussi les tensions de trésorerie évoquées pour justifier cet état des lieux. Le Ministère des Finances et la mairie de la ville sont ici interpellés. Il y a aussi que les acteurs de la chaine du recyclage qui essayent d’inverser la balance n’ont pas le soutien ou la facilitation des procédures nécessaires pour diminuer considérablement la pression des déchets dans nos villes. Il faut professionnaliser ce secteur et lui donner une bouffée d’oxygène. Le gouvernement aussi à travers divers ministères, prend des mesures qui ne sont pas toujours appliquées et restent dans les textes. Souvent, il s’agit de mesures de sanctions. Mais il faut sensibiliser d’abord, penser à sanctionner ensuite. Au final, ce sont tous les maillons de la chaine qui doivent œuvrer pour la résolution de cette crise des déchets ménagers. Et au niveau du gouvernement, tous les ministères sont concernés. Car il s’agit d’une crise qui affecte tous les secteurs. La réponse doit donc être multisectorielle.
Vous avez choisi de former les journalistes au journalisme de solutions. En quoi cette approche peut-elle contribuer à transformer la manière dont les médias traitent les questions environnementales et à susciter un changement de comportement chez les citoyens ?
Le journalisme de solutions, pour le dire simplement, apporte une réponse concrète et probante à un problème ou à un besoin. Dit ainsi, le problème ici c’est celui de la crise des déchets ménagers. Que fait le journalisme de solutions ? Il ne s’appesantit pas sur le problème sans pourtant l’ignorer, mais il s’appesantit sur les solutions développées autour. En journalisme de solutions, on pose le problème, les causes et les conséquences. On identifie la solution. On présente la solution, comment elle est mise en œuvre. On recherche les preuves que la solution marche, l’impact de cette solution. Qui sont les acteurs de cette solution ? Mais à côté, on cherche également des limites à cette solution-là et puis on montre si cette solution est reproductible. Le journalisme de solutions, comme le journalisme classique, répond bien aux questions que le journalisme se pose, les 5 W et le H, le who, le what, le when, le where, le why, le how. Seulement, il y a une question en plus qui est posée en journalisme de solution « and so what ? » et puis quoi ? Si votre reportage n’est pas utile, si votre reportage ne sert pas à quelque chose, si votre reportage ne donne pas envie, alors vous ne faites pas du journalisme de solutions. On dira même du journalisme complet puisqu’il pose le problème et il apporte une solution. Pendant longtemps les journalistes ont dénoncé ce problème des crises et déchets ménagers. Jusqu’ici rien n’a changé. Peut-être que cette nouvelle approche de montrer qu’il y a des initiatives de recyclage, de transformation, de tris sélectifs qui marchent pourrait changer la donne. Les journalistes sont nécessairement une partie de la solution pour susciter le changement de comportements. Ils sont ce qu’on appelle le quatrième pouvoir. C’est donc aux journalistes, plus que d’autres acteurs, de porter le message de sensibilisation auprès de la population, de participer à l’éducation environnementale ; de mettre en avant les bonnes pratiques ; de dénoncer naturellement également les mauvaises pratiques. Mais beaucoup plus de mettre en avant les solutions. Et lorsqu’ils feront ce travail-là, nous pensons que cela permettra aux concitoyens d’adopter des comportements sains. Voilà pourquoi les journalistes sont essentiels à la gestion de la crise des déchets ménagers. Ils doivent traiter davantage ces questions reléguées au second plan dans les rédactions.
À l’issue de cette formation, quels changements concrets attendez-vous de la part des journalistes dans leur couverture des enjeux environnementaux, notamment en matière de gestion des déchets ménagers ?
Nous attendons premièrement que les journalistes y consacrent davantage d’espaces et de temps d’antenne aux questions environnementales. Une étude montre qu’en Afrique du Sud, seulement 0,3% des espaces des journaux sont consacrés à l’environnement et au changement climatique. Au Nigéria, c’est à peine 0,1%. La situation est quasi similaire au Cameroun. Nous souhaitons donc qu’après cette formation, que cette thématique soit bien intégrée dans les contenus éditoriaux. Nous attendons désormais que la couverture des enjeux environnementaux se fasse avec moins de sensationnalisme et plus de professionnalisme. Nous attendons de retrouver des articles originaux bien fournis et à fort impact social. Des articles qui abordent la question sous d’autres angles avec pour but ultime de réveiller la conscience écologique des populations, afin de les amener à œuvrer ensemble pour améliorer le visage de nos villes.
Propos recueillis par H. T.

