Marché monétaire: Les monnayeurs illicites face aux banques
Dans les grandes villes camerounaises, les changeurs informels ont installé un réseau parallèle qui bouscule le système monétaire officiel.
Dans les avenues animées de Douala, notamment à l’un des angles de Akwa Palace, un mot suffit pour attirer l’attention : « Change ! ». À voix basse ou criée, il signale la présence de ceux que beaucoup surnomment désormais les «banques de la rue», un réseau informel de change de devises (Euro, Dollars, FCFA…) devenu incontournable pour des milliers d’usagers. L’ampleur de cette pratique illicite questionne. Ceci étant, comment se dessine l’avenir du franc CFA et la cohésion monétaire en zone Cemac (Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale) qui regroupe le Cameroun, la République centrafricaine, le Tchad, le Congo Brazzaville, le Gabon, la Guinée Équatoriale.
Au fil des années, ces changeurs ambulants ont bâti un marché parallèle où dollars, euros et billets CFA circulent à une vitesse déconcertante. « On vient ici parce que c’est rapide, et surtout parce qu’on trouve toujours du cash », confie Paul, chauffeur de taxi habitué des lieux. Le contraste est frappant : alors que la réglementation interdit formellement ces opérations, les transactions se déroulent au grand jour, sans la moindre inquiétude apparente.
Ce paysage illustre une réalité que certains experts observent avec inquiétude. Dans sa note de veille économique et stratégique, publiée au mois d’août 2025, le Centre d’analyses et de recherches sur les politiques économiques et sociales du Cameroun (Camercap-Parc), décrit « une déconnexion vécue et silencieuse entre les deux francs CFA », rappelant que l’écart croissant entre le XOF d’Afrique de l’Ouest et le XAF d’Afrique centrale fragilise tout l’édifice monétaire commun. Selon Bernard Okouda, le Directeur exécutif du Camercap-Parc, « le phénomène des banques de la rue est devenu un révélateur brutal des failles du système ».
Sur le terrain, ces changeurs ne se contentent plus des montants modestes. Ils manipulent des sommes importantes, souvent supérieures à celles que les établissements agréés sont autorisés à traiter quotidiennement. Leur présence dans les aéroports, aux abords des marchés et jusque dans les halls de gare crée une concurrence frontale avec les circuits bancaires classiques, déjà perçus comme lents et restrictifs. « À la banque, on me demande dix papiers. Ici, je change en deux minutes », explique Mireille, commerçante transfrontalière.
Ce marché noir en apparence très structuré, met également au goût du jour un autre malaise : l’absence de réaction forte des autorités. Malgré des rappels répétés, les contrôles restent rares. Dans un contexte où les discours officiels insistent sur la stabilité monétaire, cette prolifération produit tout l’effet l’inverse : un sentiment de flottement, voire de désengagement. Pour beaucoup d’usagers, toutefois, les «banques de la rue» ne sont pas un choix idéologique mais une solution pratique, née d’un quotidien complexe. Reste que ce système parallèle, devenu presque institutionnel, interroge. Il révèle à la fois l’urgence d’une réforme et le défi qu’affrontent les pays de la zone Cemac : rétablir la confiance dans les circuits formels et clarifier l’avenir d’une monnaie dont les certitudes s’effritent.
Hélène Tientcheu

