Focus: Les dessous d’une crise structurelle devenue explosive

L’interpellation directe du président de l’Assemblée nationale, Datouo Théodore, ce 09 juin 2026, s’inscrit dans un contexte de tensions croissantes où l’opacité de l’exploitation minière artisanale et industrielle se heurte à une insécurité foncière généralisée, menaçant la paix sociale et la stabilité économique du pays.

Pour comprendre la gravité des mots prononcés à l’hémicycle de Yaoundé par la deuxième personnalité de l’État, il faut plonger dans les réalités d’un sous-sol et d’un domaine foncier camerounais devenus le théâtre de spéculations intenses et de frustrations populaires. Depuis plusieurs années, le Cameroun tente d’opérer sa transition minière, passant d’une exploitation essentiellement artisanale à une phase industrielle, avec le lancement de projets structurants d’envergure nationale comme le fer de Kribi-Lobé, la bauxite de Minim-Martap ou le fer de Mbalam. Ces gisements exceptionnels, censés propulser le pays vers l’émergence économique, tardent pourtant à produire des retombées palpables pour le Trésor public et pour les communautés locales, créant un climat de suspicion généralisée.

Le premier point de friction réside dans la gestion de l’orpaillage et de la petite mine, notamment dans les régions de l’Est et de l’Adamaoua. L’opinion publique et la société civile documentent régulièrement le phénomène des « mines orphelines », ces chantiers d’extraction abandonnés par des compagnies souvent étrangères sans aucune réhabilitation des sols. Au-delà du désastre écologique et humain, marqué par des dizaines de décès par noyade ou éboulement chaque année, c’est l’évasion financière qui scandalise. Les mécanismes de collecte des taxes et de partage des revenus minières entre l’État, les communes et les populations riveraines souffrent d’une défaillance chronique de traçabilité. Une grande partie de la richesse extraite quitte le pays par des circuits informels, privant les populations des infrastructures de base — routes, écoles, hôpitaux — qui leur avaient été promises lors de l’implantation des entreprises extractives.

Le foncier, une poudrière administrative et judiciaire

Parallèlement à cette crise minière, le secteur foncier camerounais traverse une zone de turbulences institutionnelles sans précédent. Le titre foncier, institué par l’ordonnance de 1974 comme l’arme absolue de la sécurisation de la propriété, est aujourd’hui fragilisé par des pratiques de double certification, des expropriations contestées et des spoliations à grande échelle. Dans les périphéries des grandes métropoles comme Douala et Yaoundé, ainsi que dans les zones à fort potentiel agricole ou industriel, la terre est devenue l’objet d’une spéculation sauvage qui implique parfois des agents de l’administration des Domaines, du Cadastre et des Affaires foncières.

Les tribunaux camerounais sont littéralement asphyxiés par les contentieux fonciers, qui représentent plus de 70 % des affaires civiles en cours. Des familles entières se retrouvent expulsées de terrains qu’elles occupaient depuis des générations en vertu de titres fonciers délivrés de manière frauduleuse ou superposés sur des droits coutumiers non purgés. Cette insécurité juridique pénalise lourdement le climat des affaires : les investisseurs nationaux et internationaux hésitent désormais à engager des capitaux importants, de peur de voir leurs investissements remis en cause par des procédures judiciaires interminables ou des décisions administratives contradictoires.

C’est précisément ce cumul de défaillances réglementaires et de colères populaires qui explique le timing et la fermeté du discours de Théodore Datouo. À l’approche d’échéances politiques majeures, le Parlement ne peut plus ignorer les signaux d’alarme qui remontent du terrain. En qualifiant la situation minière de « sujet inflammable » et en dénonçant la remise en cause des situations foncières juridiquement établies, le président de l’Assemblée nationale agit en régulateur. Son objectif est clair : sommer le gouvernement d’accélérer les réformes de modernisation, d’assainir les administrations concernées et de replacer l’intérêt des citoyens au centre de la gestion des richesses nationales avant que ces frustrations ne se transforment en crises ouvertes.

Par O.M.

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Enregistrez vous à notre newsletter

[mc4wp_form id="69"]