Faible valeur ajoutée manufacturière
La faible Valeur ajoutée manufacturière (VAM) est le symptôme d’un tissu industriel embryonnaire, incapable de transformer localement et à grande échelle les matières premières du pays. Cette défaillance structurelle crée un boulevard pour les importations massives de produits finis, engendrant une série d’impacts négatifs en cascade pour le tissu économique national. Premièrement, elle expose les entreprises locales à une concurrence déloyale et les évince du marché.
Une entreprise camerounaise qui fabrique des jus de fruits, des meubles ou des vêtements se heurte à des produits importés qui bénéficient d’avantages écrasants : subventions à l’exportation dans leur pays d’origine, coûts de production plus faibles et économies d’échelle massives. En conséquence, le produit importé arrive souvent sur le marché à un prix inférieur au coût de production local. Pour l’entreprise camerounaise, il ne s’agit plus de compétition, mais d’une lente asphyxie.
Deuxièmement, elle provoque une hémorragie de devises et fragilise l’approvisionnement des entreprises. Pour payer ces importations, le Cameroun doit puiser dans ses réserves de devises. Cette sortie massive de capitaux affaiblit la monnaie, crée des tensions sur la balance des paiements et rend l’accès aux devises difficile pour les entreprises locales elles-mêmes. Une structure qui a besoin d’importer une machine-outil ou une matière première non disponible localement se retrouve en difficulté pour obtenir les devises nécessaires, ce qui paralyse ses propres opérations. Enfin, elle empêche la structuration de chaînes de valeur locales. Une industrialisation faible bloque la création de liens économiques entre les secteurs. L’agriculteur qui produit des mangues ne trouve pas d’usine locale pour les transformer en jus, et le producteur de coton ne fournit pas d’usine textile locale. L’économie reste désarticulée : on exporte du brut à faible valeur et on importe du transformé à haute valeur, détruisant ainsi tout le potentiel de création d’emplois et de richesse au niveau national.
La pauvreté de masse se traduit par un double blocage pour le secteur privé, privant les entreprises de main-d’œuvre qualifiée et de clients solvables. Loin d’être un simple enjeu social, la pauvreté de masse constitue un obstacle économique majeur qui frappe le secteur privé sur ses deux piliers fondamentaux : sa capacité à produire (l’offre de compétences) et sa capacité à vendre (la demande des consommateurs). Ses conséquences sont dévastatrices et interdépendantes. D’une part, du côté du capital humain, elle crée une pénurie de compétences techniques et managériales. En limitant l’accès à une éducation et une formation de qualité, la pauvreté contraint les entreprises à recruter parmi une main-d’œuvre peu productive ou à investir lourdement dans sa formation de base, un coût que beaucoup ne peuvent pas se permettre. Ce phénomène est aggravé par une culture de l’informel et par la fuite des rares talents vers l’étranger, privant le secteur privé des compétences critiques nécessaires à sa montée en gamme et à sa compétitivité.
D’autre part, du côté de la demande, elle se manifeste par une insolvabilité généralisée qui rend le marché de la consommation atone. Une population pauvre est une population de non-consommateurs pour une large gamme de produits et services. Face à une base de clients incapables d’acheter des biens innovants ou à plus forte valeur ajoutée, l’incitation à investir en recherche et développement disparaît. Les entreprises sont alors condamnées à se cantonner à des modèles économiques de subsistance, ce qui empêche toute sophistication de l’offre et toute création de valeur durable. Ces trois impacts ne sont pas isolés. Ils s’alimentent mutuellement dans un cercle vicieux. Le faible revenu (1) empêche les entreprises de grandir et d’investir dans l’industrie (2). La faiblesse de l’industrie (2) ne crée pas d’emplois qualifiés et de richesse, ce qui maintient la population dans la pauvreté (3). Et la pauvreté de masse (3) garantit que le marché intérieur reste atone (1), bouclant ainsi la boucle.
Pour le secteur privé camerounais, la non-atteinte de l’émergence signifie naviguer dans un océan d’incertitudes avec des vents contraires permanents, où chaque effort de croissance est sapé par les fondations mêmes d’une économie qui n’a pas réussi sa transformation structurelle.
Relancer la trajectoire de l’émergence
Le constat du retard dans l’atteinte des objectifs d’émergence du Cameroun à l’horizon 2035 est un appel urgent à l’action. Face à un secteur privé paralysé par des blocages structurels profonds, pour inverser la tendance et remettre le pays sur une trajectoire de croissance inclusive, une refondation s’impose autour de trois chantiers prioritaires et interdépendants. Il s’agit de créer un environnement où produire n’est plus un combat, de mobiliser les capitaux humains et financiers indispensables à la croissance, et enfin de bâtir un État partenaire dont la mission est de libérer les énergies.
Pour le Gecam, le chantier n°1 c’est le choc de compétitivité afin de rendre le « Made in Cameroon » possible et rentable. Dans le secteur de l’énergie le Groupement suggère de décréter un « État d’urgence énergétique » ; un plan massif de fiabilisation du réseau et de diversification (solaire, biomasse) pour garantir une énergie disponible et à un coût compétitif en 36 mois. Au plan de la fiscalité, il faudrait l’instauration d’un « Pacte de Stabilité Fiscale » sur 5 ans ; la simplification radicale des taxes pour les PME (création d’un impôt unique synthétique), digitalisation complète des procédures et arrêt immédiat du harcèlement fiscal. Sans oublier la logistique : Mise en concession de la gestion de corridors logistiques clés (Douala-Ndjamena, Kribi-Yaoundé, Douala-Bafoussam) avec des indicateurs de performance stricts (coût/délai) pour désenclaver notre économie.
Financer notre développement et notre main d’œuvre
Le Gecam propose de lancer un « Plan Marshall » pour la formation professionnelle et technique, en co-pilotage total avec le secteur privé pour garantir l’adéquation parfaite entre les formations et les besoins réels des entreprises. Le secteur privé préconise la création d’une Banque Publique d’Investissement dédiée aux PME, avec des mécanismes de garantie innovants pour dé-risquer le crédit bancaire. Flécher une partie de l’épargne nationale vers le financement de l’économie productive. Sans oublier la mise en place d’un statut « mono-entrepreneur » ultra-simplifié, avec une fiscalité quasi-nulle les cinq premières années, pour faire basculer des millions d’acteurs de l’informel vers l’économie formelle, élargissant ainsi l’assiette fiscale de demain.

