Exploitation minière Un miroir pour la Cemac: Le Cameroun face au piège de sa dette invisible
Dans ce second volet de sa tribune libre, Charles Menye, président du Comité citoyen de vigilance financière Cemac (Cvfc), prend le modèle camerounais comme miroir des tensions budgétaires régionales. Il décrypte l’impact destructeur des factures impayées sur la trésorerie des PME, interpelle les institutions internationales sur la fiabilité des indicateurs classiques et propose un plan de rupture reposant sur cinq disciplines strictes pour assainir définitivement la chaîne de la dépense publique.
Le débat sur la soutenabilité des finances publiques en Afrique centrale ne peut plus se cantonner aux seuls agrégats macroéconomiques conventionnels, qui lissent les réalités et masquent les failles des systèmes administratifs. Le cas du Cameroun, souvent perçu comme la locomotive économique et le garant de la stabilité de la zone Cemac, illustre à lui seul cette grille de lecture à double niveau qui trompe trop souvent la vigilance des observateurs internationaux. À première vue, les rapports officiels affichent des trajectoires rassurantes, conformes aux exigences des programmes d’ajustement structurel. Au 31 mars 2026, l’encours global de la dette publique camerounaise s’établit à 15 416 milliards de FCFA. Représentant 44,3 % du Produit Intérieur Brut, ce volume se situe très en deçà du seuil de tolérance communautaire fixé à 70 % par les critères de convergence de la sous-région. Pourtant, cette apparente zone de confort budgétaire est un trompe-l’œil qui dissimule des poches de vulnérabilité microéconomique de plus en plus lourdes pour les opérateurs locaux.
L’analyse détaillée de la dette intérieure de l’Administration centrale révèle en effet l’existence d’une masse de passifs non consolidés qui fragilise la trésorerie des entreprises de manière invisible. Les données récentes publiées par la Caisse autonome d’amortissement (CAA) mettent en évidence deux indicateurs critiques à fin mars 2026 : un stock de 453 milliards de FCFA au titre des restes à payer (RAP) traînant dans le circuit comptable depuis plus de trois mois, couplé à une dette flottante stricte évaluée à 412 milliards de FCFA pour la seule Administration centrale. À ces montants immédiatement exigibles s’ajoutent les passifs conditionnels explicites de l’État, portés majoritairement par les engagements liés aux partenariats public-privé, dont l’enveloppe globale est estimée à 4 895 milliards de FCFA, soit 14,1 % du PIB. Ce tableau démontre avec force que le risque budgétaire réel dépasse largement les lignes obligataires visibles, certains engagements hors bilan menaçant de se muer en obligations financières directes pour le Trésor public si les prévisions de croissance fléchissent.
Face à cette situation, l’effort d’apurement mis en œuvre par le ministère des Finances pour solder les arriérés audités et validés de la période historique allant de 2000 à 2019 constitue une avancée nécessaire qu’il convient de saluer à sa juste valeur. Plusieurs centaines de milliards de FCFA ont déjà été injectés dans le circuit économique national, et la programmation des règlements formalisés court désormais jusqu’en 2027. Toutefois, cette vaste opération de nettoyage comptable soulève une interrogation fondamentale : pendant que les services de l’État s’attellent à liquider les passifs hérités du passé, l’appareil administratif continue-t-il de sécréter, au quotidien, de nouveaux arriérés ? Le véritable débat se situe à ce niveau précis de la gouvernance. Le véritable succès ne réside pas dans la capacité cyclique à solder les factures d’hier sous la pression des événements, mais bien dans l’aptitude structurelle du système à empêcher que l’exercice budgétaire actuel ne devienne la matrice de la prochaine génération d’impayés administratifs.
Une exigence de fiabilité intérieure face aux critères du FMI
Le déploiement des plans d’apurement des arriérés intérieurs sert traditionnellement de gage de bonne conduite auprès des institutions financières internationales et des partenaires au développement. Pour le Fonds monétaire international, les bailleurs de fonds multilatéraux et les marchés financiers régionaux, la résorption de ces passifs en souffrance valide la discipline budgétaire d’un gouvernement et sa capacité déclarée à reprendre le contrôle de sa chaîne de dépenses. Ce signal de crédibilité extérieure demeure indispensable pour maintenir les notations souveraines, rassurer les investisseurs et garantir l’accès continu aux financements concessionnels indispensables aux grands projets d’infrastructure. Lorsqu’un État accumule des dettes flottantes, cela révèle aux yeux du monde des faiblesses profondes dans la programmation, la gestion de la trésorerie, la fluidité de la chaîne de dépense ou la gouvernance globale des engagements publics.
Néanmoins, cet impératif de communication financière et de diplomatie économique ne doit pas faire oublier la priorité intérieure et la responsabilité première de l’État vis-à-vis de ses partenaires domestiques. La puissance publique se doit d’être fiable devant ses propres citoyens avant d’être jugée crédible par les missions d’évaluation du FMI. Les premiers créanciers de l’État ne sont pas les porteurs d’eurobonds ou les banques de développement étrangères, mais les petites et moyennes entreprises locales, les enseignants en attente de leurs rappels de solde, les fournisseurs de services, les bailleurs immobiliers privés, les collectivités territoriales décentralisées et les ménages. Ce sont ces acteurs de l’économie réelle qui supportent en première ligne le coût économique et social des retards de paiement, bien avant que ces défaillances ne soient formalisées et lues dans les rapports de performance administrative. La stabilité financière doit cesser d’être un langage technique parlé uniquement aux créanciers extérieurs pour devenir une promesse tenue au bénéfice de l’activité productive nationale.
Le risque majeur consiste à traiter la dette flottante comme un simple stock financier à résorber de manière ponctuelle, sans engager la réorganisation profonde des mécanismes administratifs qui la génèrent. Payer les arriérés est une démarche indispensable, mais elle demeure stérile si les causes profondes du mal restent intactes. Si l’ordonnancement des dépenses se poursuit sans couverture budgétaire réelle, si le lancement des marchés publics s’effectue sans garantie de trésorerie disponible, si les entreprises publiques accumulent des pertes d’exploitation chroniques et si les délais contractuels de paiement restent excessifs, le phénomène de la dette flottante se reconstituera inévitablement. Elle affectera simplement d’autres rubriques budgétaires, changera de période et touchera d’autres vagues de prestataires, mais elle reviendra paralyser l’économie. Pour assainir durablement la situation, l’action publique ne peut se contenter de vider la bassine des arriérés ; elle doit impérativement fermer le robinet de la création de la dette.
##cinq disciplines pour une réforme structurelle de la dépense
La sortie définitive de ce cycle d’endettement intérieur passera obligatoirement par la mise en œuvre de cinq disciplines rigoureuses et non négociables au sein des administrations publiques de la Cemac. La première repose sur une discipline de vérité et de transparence comptable. Le fondement de toute confiance est de savoir exactement ce que l’État doit. Chaque État membre de la sous-région devrait publier régulièrement un tableau exhaustif et détaillé de sa dette flottante, spécifiant le montant exact dû, l’identité des créanciers, l’ancienneté des factures, la nature de la prestation, ainsi que le calendrier précis des audits, des validations et des paiements programmés. Sans vérité sur les chiffres, il n’y a ni confiance possible avec le secteur privé, ni plan de redressement crédible. L’audit ne doit pas être un exercice ponctuel et exceptionnel, mais un mécanisme permanent de prévention des dérives.
La deuxième discipline concerne l’encadrement strict de l’engagement comptable pour ne plus commander sans capacité réelle de paiement. La dette flottante naît presque toujours au moment précis de l’engagement initial. Une administration commande, signe un contrat, lance un marché ou valide une dépense sans disposer de la garantie suffisante que le paiement pourra être effectué à temps. La règle doit être d’une simplicité absolue : aucune dépense ne devrait être engagée sans couverture budgétaire réelle et sans calendrier de paiement crédible. La chaîne de dépense doit être mieux contrôlée à chaque étape essentielle — engagement, liquidation, ordonnancement, paiement — afin de déterminer clairement qui décide, qui valide, qui bloque, qui retarde et qui répond des manquements constatés.
La troisième discipline impose une hiérarchisation des paiements pour protéger les créanciers les plus vulnérables. Tous les créanciers de l’État ne disposent pas de la même assise financière. Si une grande entreprise multinationale peut parfois absorber un retard de trésorerie, une PME locale, un enseignant, un bailleur individuel ou un prestataire de services de quartier ne le peuvent pas sans clé sous la porte. Les plans d’apurement des arriérés doivent donc prioriser de manière systématique les créances qui ont le plus fort impact social et économique : les dettes salariales, les petites créances commerciales, les factures des PME, les dettes sociales, les dettes locatives et les prestataires locaux. L’État doit payer en priorité là où le retard détruit le plus de valeur sociale et économique.
La quatrième discipline introduit un mécanisme de prévention trimestriel par la publication systématique des nouveaux arriérés. Le véritable indicateur de succès d’une politique budgétaire n’est pas seulement le montant total des dettes du passé que l’on parvient à apurer. C’est avant tout le montant des nouveaux arriérés que l’on s’interdit de créer. Chaque État devrait publier de manière trimestrielle un bilan dynamique indiquant les nouveaux arriérés constatés, les volumes apurés, le stock restant, les délais moyens de paiement constatés sur le terrain, ainsi que l’identification des ministères ou des entités publiques les plus concernés par les retards. La dette flottante doit être suivie et analysée comme un indicateur majeur de la santé budgétaire d’une nation, au même titre que le déficit public, le ratio dette/PIB ou le taux d’inflation.
Enfin, la cinquième discipline exige une orientation stricte des ressources vers le développement réel, pour transformer chaque franc public en impact concret. La dette ne doit pas seulement servir à combler des trous de trésorerie ou à assurer le fonctionnement courant d’une bureaucratie. Elle doit financer des projets structurants capables de générer de la croissance, d’améliorer la qualité des services publics et de renforcer la productivité globale. Dans une région Cemac qui doit impérativement diversifier ses économies au-delà des hydrocarbures, chaque franc public doit être orienté vers des résultats palpables pour les populations. Une dette utile et vertueuse doit se traduire par des routes praticables pour le désenclavement, de l’énergie disponible pour les industries, des hôpitaux équipés, des écoles fonctionnelles et des recettes fiscales futures pour les collectivités. Sans cette exigence d’impact, la dette cesse d’être un levier de développement pour devenir un simple mécanisme de survie budgétaire.
La dette flottante demeure la dette silencieuse du quotidien. Elle ne porte pas le prestige d’un grand emprunt international et ne fait pas la une des médias financiers mondiaux, mais elle est pourtant la plus critique pour le citoyen. Elle prouve de manière irréfutable que l’État ne s’endette pas seulement lorsqu’il emprunte sur les marchés, mais qu’il s’endette de manière beaucoup plus insidieuse lorsqu’il ne paie pas à temps ce qu’il doit déjà à ses propres forces vives. Pour les États de la Cemac, l’enjeu de cette décennie est limpide : il faut apurer les arriérés du passé, mais il faut surtout transformer les structures pour arrêter d’en produire de nouveaux. Il est temps de rassurer les partenaires extérieurs, mais il est encore plus urgent de restaurer la confiance des citoyens et des entrepreneurs locaux. Le développement ne se construira jamais sur l’accumulation de factures impayées, mais exige un État qui engage mieux, paie mieux, planifie mieux et met enfin sa puissance financière au service réel de l’économie réelle.
Par H.T.

