Emergence 2035: La thérapie de choc du secteur privé
À l’approche de l’élection présidentielle de 2025, moment critique pour l’avenir économique du Cameroun, le Groupement des entreprises du Cameroun (Gecam), représentant le secteur privé, lance un appel urgent pour un sursaut national.
Le Groupement des entreprises du Cameroun (Gecam) est inquiet pour l’émergence projetée à l’horizon 2035. Dans une note publiée ce mois de septembre, le groupement relève que cette émergence n’est plus qu’à une décennie. « Cette décennie est celle de la dernière chance. L’heure n’est plus aux évaluations intermédiaires, mais au constat d’urgence avant l’échéance finale. Face aux trois piliers sur lesquels notre ambition nationale a été bâtie, le bilan est sans appel : Le Cameroun est non seulement en retard, mais il a dévié de la trajectoire de son ambition d’émergence », lit-on.
Pour atteindre son premier objectif d’émergence, indique le Gecam, le Cameroun devait faire croître son Revenu national brut (RNB) par habitant de 4,2 % par an en moyenne pour passer de 1 450 $ US (806 564,97 FCFA) en 2010 à 2 576 $US (1 432 904,38 FCFA) en 2024 et 4 046 $US (2 250 594,38 FCFA) en 2035. Or, sur la période 2010 – 2014, la croissance annuelle moyenne du RNB par habitant n’a été que de 1,1 %, soit 3,1 points inférieure à l’objectif. Par conséquent, en 2024, le RNB par habitant n’est que de 1 680 $ (934 502,86 FCFA) au lieu de 2 576 $ US, soit près de 900 $ US (500 626,53 FCFA) de moins par rapport à l’objectif. L’écart entre l’ambition et la réalisation est abyssal. Au rythme actuel de 1,1 % par an en moyenne, l’objectif de 2035 ne serait pas atteint avant 2098, soit avec 63 ans de retard.
Pour rattraper le retard et atteindre l’objectif en 2035, il ne faut plus une croissance par an de 4,2 %, mais de 8,3 % jusqu’en 2035. C’est un effort presque deux fois plus important que celui qui était initialement prévu en 2010. Si la situation du revenu par habitant est préoccupante, celle de l’industrialisation, deuxième pilier de la vision, est encore plus alarmante.
Porter la part la Valeur Ajoutée Manufacturière (VAM) dans le PIB à 25 %
Pour atteindre son deuxième objectif d’émergence, le Cameroun devait faire passer la part de la VAM dans le PIB de 14,5 % en 2010 à 19,7 % en 2024 et 25 % en 2035, soit une croissance de 2,2 % par an en moyenne. Le constat ici est plus préoccupant. Non seulement le Cameroun ne progresse pas vers la cible de 25 %, mais il régresse plutôt. La part de la VAM dans le PIB est passée de 14,5 % en 2010 à 13,9 % en 2024, soit un recul de 0,6 point en retrait. Au lieu de se renforcer, la base industrielle du pays s’érode. L’objectif d’émergence par l’industrialisation est, pour l’instant, un échec.
Pour rattraper le retard et atteindre l’objectif en 2035, il ne faut plus une croissance de 2,2% par an en moyenne, mais de 5,5% jusqu’en 2035. C’est un effort de croissance plus que deux fois plus important que celui qu’était initialement prévu en 2010. Ce double échec sur les plans du revenu et de l’industrie se traduit inévitablement par un impact social dévastateur, comme le montre l’analyse du troisième pilier : la lutte contre la pauvreté.
Pour atteindre son troisième objectif d’émergence, le Cameroun devait réduire son taux de pauvreté de 40,2 % en 2001 à 17,0 % en 2022 et 10 % en 2035, soit une baisse de 4,0 % par an en moyenne. Or, il a enregistré une très légère baisse de -0,3 % par an en moyenne (contre -4,0 % par an requis) passant de 40,2 % en 2001 à 37,7 % en 2022. En 2022, le taux de pauvreté est en hausse de 20,7 points par rapport à l’ambition d’émergence. L’objectif d’émergence visant à réduire le taux de pauvreté est, pour l’instant, un échec.
Pour rattraper le retard et atteindre quand même l’objectif en 2035, il ne faut plus une baisse de – 4,0 % par an, mais de – 9,7 % par an en moyenne jusqu’en 2035. C’est un effort plus que deux fois plus important que celui qui était initialement prévu en 2010. En termes de nombre de pauvres, il fallait faire passer de 6,3 millions en 2001 à 4,6 millions en 2022 et 3,8 millions en 2035. Au lieu de baisser, le nombre de pauvres a plutôt augmenté de 2,4 % par an en moyenne passant de 6,3 millions en 2001 à 10,3 millions en 2022. En 2022, le nombre de pauvres est en hausse de plus de 5,7 millions par rapport à l’ambition d’émergence. Ainsi, l’objectif d’émergence par la réduction du nombre de pauvres est, pour l’instant, un échec.
Pour rattraper le retard et atteindre quand même l’objectif en 2035, il ne faut plus une baisse de – 1,5 % par an, mais de – 7,5 % par an en moyenne jusqu’en 2035. C’est un effort presque cinq fois plus important que celui qui était initialement prévu.
Le moteur de la compétitivité et de la croissance à l’arrêt
Le retard dans l’atteinte des objectifs d’émergence du Cameroun à l’horizon 2035 se traduit par des blocages structurels profonds qui affectent directement et durement la viabilité, la compétitivité et la croissance du secteur privé. Le RNB par habitant est un indicateur clé du pouvoir d’achat moyen d’une population. Sa faiblesse se matérialise par un marché intérieur étroit et peu dynamique, ce qui a des conséquences directes et interconnectées pour le secteur privé. Premièrement, elle engendre une demande limitée et volatile : la majorité des ménages camerounais consacre l’essentiel de leurs revenus aux besoins de base (nourriture, logement, transport). Il reste très peu de revenu disponible pour les biens de consommations semi-durables, les services (loisirs, assurances, services à la personne) ou les produits innovants. Pour une entreprise, cela signifie que son marché potentiel est structurellement limité. La demande est non seulement faible, mais aussi extrêmement sensible aux prix et aux chocs économiques (inflation, perte d’emploi), ce qui la rend volatile et imprévisible.
Deuxièmement, cette situation crée une impossibilité d’atteindre des économies d’échelle. Pour être compétitives, les entreprises ont besoin de produire en grande quantité afin de réduire leurs coûts unitaires. Or, face à un marché intérieur qui ne peut absorber de grands volumes, elles sont contraintes de produire à petite échelle. Leurs coûts de production restent élevés, ce qui les empêche de proposer des prix compétitifs, notamment face aux produits importés. C’est un piège : elles ne peuvent pas baisser leurs prix car elles ne vendent pas assez, et elles ne vendent pas assez car leurs prix sont trop élevés.
Troisièmement, dans un tel contexte, les entreprises sont forcées d’adopter des stratégies de survie plutôt que de croissance. Les investissements sont minimisés et dirigés vers la maintenance de l’existant plutôt que vers l’innovation, la recherche et développement (R&D), l’expansion géographique ou la diversification. Le chef d’entreprise passe plus de temps à gérer la trésorerie au jour le jour qu’à élaborer une vision à long terme. Enfin, tout cela conduit à une pression insoutenable sur les marges bénéficiaires. La faible demande et la sensibilité au prix créent une concurrence féroce sur le peu de marché qui existe. Les entreprises sont entraînées dans une « guerre des prix » qui érode leurs marges. Sans marges suffisantes, il n’y a pas de capacité d’autofinancement pour moderniser l’outil de production, former le personnel ou investir dans le marketing, condamnant ainsi de nombreuses structures à la stagnation ou à la faillite.
Maixent Fegue

