Edmond Kuaté, Économiste: « Le Cameroun est mal endetté »

Il faut déjà définir un certain nombre de variables qui puisse justifier pourquoi la dette serait inquiétante ou pas et savoir si elle est soutenable. C’est vrai qu’à chaque fois que nous parlons de la dette publique au Cameroun, nous avons tendance à nous limiter uniquement à la dette extérieure. L’encours de 13 070 milliards constitue uniquement la dette extérieure. Il ne faut pas oublier la dette intérieure qui est de près de 4 000 milliards. Le total fait un peu plus de 16 000 milliards. C’est ce montant qui constitue la dette camerounaise. Dans la dette intérieure camerounaise, il y a deux types de dettes : celle structurée et celle non structurée. La dette structurée est celle qui offre des garanties certaines de remboursement et celle non structurée n’en offre aucune.

La dette extérieure dont l’encours est d’environ 13 070 milliards est constituée de la dette de l’administration centrale directe qui est d’environ 80 %, la dette des établissements publics et celles des CTD. Cette dette est divisée en plusieurs catégories: il y a celle qui a été contractée à des taux concessionnels, dont le taux d’intérêt ne dépasse pas 2 % et il y a également les dettes commerciales. Celles-là, ont des taux un peu plus élevés. Le ratio du service la dette au Cameroun est d’environ 4 à 5 % parce que si vous prenez les dettes à taux concessionnels qui sont plafonnées à 2 % et vous prenez les dettes commerciales qui peuvent aller jusqu’à 9 %, si vous prenez le ratio moyen, avec un tel endettement, vous avez un taux à au moins 4 à 5%. Je le dis tout simplement parce que le PIB camerounais est d’environ 36 000 milliards et le Cameroun a un taux de croissance depuis plus de 3 ans qui stagne à 3 %.

Si vous prenez 3 % de 36 000 milliards, cela représente au plus 1 000 milliards. Par contre, si vous prenez 5 % de 16 000 milliards, est-ce que votre dette est encore soutenable? C’est la question qu’il faut se poser. C’est ainsi qu’il faut calculer. Le Cameroun a une dette qui commence à ne plus être soutenable et   devient donc inquiétante. Le budget de l’État a été revu à la hausse en 2024 (de 6 740,1 milliards à 7 278,1 milliards) parce que substantiellement, le Cameroun avait prévu faire des emprunts d’environ 395 milliards et la cible privilégiée était le marché intérieur. Elle devrait donc être une dette souveraine. Malheureusement le marché intérieur est devenu très compliqué à cause des taux devenus très compétitifs et cela suscite les appétits de tous les acteurs de la sous-région. Ce qui a poussé le Cameroun à se tourner vers le marché extérieur.

L’année dernière, le Cameroun a enregistré beaucoup de reste à payer. Il fallait alors trouver de l’argent pour payer. Raison pour laquelle le chef de l’État a signé une loi rectificative de la loi de finances pour permettre que le pays puisse emprunter à peu près 720 milliards sur le marché extérieur. Résultat, nous nous endettons pour payer la dette. À partir de là, ça devient très inquiétant. En temps normal, on s’endette à but d’investissement pour espérer un retour sur investissement et assurer le service de la dette.

De plus, depuis 2017, nous sommes placés sous un programme d’ajustement budgétaire avec le FMI qui était un programme triennal devant s’achever en 2019. Nous n’en sortons pas parce notre structure budgétaire est à dominance service de la dette. Si vous prenez notre structure budgétaire et que vous le compartimentez, vous allez obtenir 5 compartiments : il y a celui du service de la dette, du fonctionnement de l’État, des salaires des agents publics, celui du budget d’investissement public, des transferts et autres. Le compartiment le plus important se trouve être le service de la dette qui est de 1 700 milliards et dont on est incapable de payer. C’est pourquoi nous sommes sous le programme d’ajustement budgétaire avec le FMI.

Au terme de ce programme, dans le cas où nous n’arrivons pas à rééquilibrer notre budget, le FMI doit nous placer cette fois-ci sous un programme d’ajustement structurel. Si nous avons un service de la dette qui est aussi costaud (1700 milliards), qui absorbe presque la moitié des fonds propres de l’État (4500 milliards) dans son budget, la dette n’est plus soutenable et c’est inquiétant. Nous  sommes en train de pousser le service de la dette beaucoup plus loin, mais nous n’avons pas des perspectives de remboursement.

Le Cameroun n’est pas trop endetté, mais le Cameroun est mal endetté. On peut être endetté même à 100 % par rapport à son PIB, mais si nous avons des perspectives réelles de remboursement par rapport aux réalisations qui ont été faites avec cette dette-là, nous n’avons pas beaucoup d’inquiétude à nous faire. C’est soutenable parce qu’il y a une activité génératrice de revenus derrière pouvant faire monter la croissance. Ce n’est pas le cas chez nous où nous sommes obligés de s’endetter pour payer la dette.

À 16 000 milliards, nous sommes à deux fois notre budget et à quatre fois notre capacité réelle de mobilisation c’est à dire nos fonds propres (4 500 milliards). Cela pose problème. Par contre, si nous avons de l’activité et que nous sommes endettés à 16 000 milliards et que nous avons même un budget de 12 000 milliards, avec une capacité réelle de 10 000 milliards, c’est bon, c’est soutenable.

Ce qu’il faut retenir c’est que le Cameroun est déjà à 43,3% du PIB et c’est inquiétant par rapport à la norme communautaire qui est de 70%. En tant que locomotive de l’économie sous régionale, il ne devrait pas se retrouver dans cette situation un peu risqué. Nous sommes entrés dans une spirale où nous ne faisons pas de la croissance, ne multiplions pas les richesses, mais plutôt la dette. Si nous continuons ainsi, nous serons obligés de nous endetter pour payer la dette et cela va devenir une spirale infernale où la seule alternative sera qu’on rentre dans un programme d’ajustement structurel avec à terme la possibilité que nos partenaires multilatéraux et bilatéraux annulent notre dette. C’est la seule porte de sortie.

La seule façon de rembourser la dette, c’est d’avoir des revenus réels à partir d’investissements qui vont te garantir des retours. Qu’est-ce que nous avons fait des 13 070 milliards ? Tant que cette question reste sans réponse, il y a problème. Cela impose au Cameroun de commencer par mettre sur pied un plan d’audit de sa dette. Il faut auditer la dette publique du Cameroun. Tant que nous ne le faisons pas, nous allons continuer d’ajouter la dette sur la dette jusqu’à étouffement.

Propos recueillis par H. T.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Enregistrez vous à notre newsletter

[mc4wp_form id="69"]