Denrée: Le manioc, pilier discret de l’économie rurale
De la production locale à la transformation artisanale ou semi-industrielle, le manioc, longtemps sous-estimé, constitue une manne pour des milliers de ménages ruraux malgré les défis qui freinent encore son plein essor.
« Quand tout le reste échoue, le manioc reste », dit un proverbe populaire au sud du pays. Le manioc, ou Manihot esculenta pour d’autres, occupe une place de choix dans l’agriculture camerounaise. Cultivé dans toutes les régions agroécologiques, il séduit par sa résistance à la sécheresse, sa capacité d’adaptation aux sols pauvres et sa tolérance à des conditions climatiques variables. Il est souvent utilisé comme culture de sécurité alimentaire par les petits exploitants. Dans les régions comme le Centre, le Sud, l’Est ou encore le Littoral, il constitue la base de l’alimentation sous forme de bâton de manioc, de tapioca ou de couscous (bobolo ou mbobolo). Cette polyvalence en fait un véritable pilier de l’économie vivrière locale. Au-delà de l’autoconsommation, il représente une source de revenus cruciale pour des centaines de milliers de producteurs ruraux, principalement des femmes. Plus encore, dans plusieurs localités, les chaînes de valeur s’organisent autour de la transformation artisanale (râpage, fermentation, essorage, séchage et conditionnement).
De petites unités de transformation informelles produisent des produits dérivés à haute valeur ajoutée comme le gari, l’amidon, le tapioca, la farine panifiable, les bâtons de manioc, mais aussi du vin de manioc et des bioplastiques à base d’amidon. Ces produits approvisionnent aussi bien les marchés locaux que les centres urbains comme Douala et Yaoundé. D’après une étude de l’IRAD (Institut de recherche agricole pour le développement), un hectare de manioc bien entretenu peut générer jusqu’à 2 millions de FCFA de revenus nets par cycle. Dans certaines zones, la culture du manioc constitue la principale activité économique des femmes, souvent regroupées en GIC (groupements d’initiative commune) pour mutualiser leurs efforts. Ces dernières années, on observe une évolution notable du manioc au Cameroun, qui tente de sortir de sa logique purement vivrière pour intégrer une dimension industrielle.
Des projets pilotes ont vu le jour, notamment soutenus par le programme de développement des chaînes de valeurs agricoles (PD-CVA), financé en partie par la Banque africaine de développement (BAD). Selon les données du ministère de l’Agriculture et du Développement rural (Minader), la transformation du manioc en produits dérivés génère plusieurs sous-produits, notamment sa farine. En 2024, dans le cadre du plan intégré d’import-substitution agropastoral et halieutique (Piisah) 2024-2026, le gouvernement prévoyait pour la période 2023-2025 une production d’environ 195 750 tonnes de farine de manioc au Cameroun. Pour y parvenir, les pouvoirs publics ont révélé leur désir de construire 150 unités de production de farine de manioc à travers les 10 régions du pays, avec l’appui de la Banque mondiale. L’objectif est d’améliorer la productivité, à travers l’accès aux semences de qualité, la vulgarisation agricole, la mécanisation. D’appuyer l’installation d’unités modernes, et la formation technique des acteurs.
Le manioc au Cameroun n’est plus seulement une denrée de subsistance. Il est en train de devenir un moteur de croissance économique locale, à condition d’être mieux encadré, financé et valorisé. Le défi consiste désormais à passer d’une agriculture de survie à une agro-industrie compétitive, tout en préservant les savoir-faire traditionnels et en incluant les femmes rurales, premières actrices de cette filière. Des unités semi-industrielles de transformation ont été installées à Obala, Akonolinga, Sangmélima ou encore Bertoua. Elles permettent une transformation plus rapide et hygiénique, avec des produits calibrés répondant à des normes de qualité. La farine de manioc, désormais enrichie, est de plus en plus intégrée dans les boulangeries, réduisant la dépendance à l’importation de blé. Certaines entreprises agroalimentaires locales explorent même les débouchés internationaux, en exportant du gari ou de l’amidon vers le Nigeria, le Gabon ou la France. Par ailleurs, le manioc souffre d’une perception archaïque, associé à une image de « nourriture du pauvre », ce qui freine l’investissement privé.
CT

