Délestages: Comment les coupures d’électricité étranglent l’économie
Usines au ralenti, PME fragilisées, commerces paralysés : les coupures d’électricité ne perturbent plus seulement le quotidien des ménages, mais pèsent lourdement sur la production.
À Douala, capitale économique, les machines s’arrêtent souvent sans prévenir. Dans les ateliers, les boulangeries, les chambres froides ou les petites unités industrielles, les délestages bouleversent les journées de travail. Les commandes prennent du retard, les produits périssables se détériorent et les groupes électrogènes tournent à plein régime. Au point que l’électricité est devenue, selon le patronat camerounais, l’un des principaux freins à l’économie nationale.
Réunis au siège du Groupement des entreprises du Cameroun (Gecam) en janvier 2026, industriels et autorités ont dressé un constat alarmant. « Plus nous parlons, plus la situation se dégrade. Les entreprises ont besoin de visibilité. Si rien ne change, il faudra dire aux investisseurs de cesser de venir », a lancé Célestin Tawamba, président du Gecam, face au ministre de l’Eau et de l’Énergie. Le ton est d’autant plus grave que les coupures touchent désormais des secteurs stratégiques. Dans les zones industrielles de Douala, plusieurs entreprises fonctionnent en dessous de leurs capacités faute d’un courant stable.
Les petites et moyennes entreprises, qui disposent de peu de réserves financières, sont les premières à souffrir. « Une coupure de quelques heures peut faire perdre toute une journée de production », confie un responsable d’atelier de transformation agroalimentaire dans la zone Bassa. « Et quand le groupe électrogène tombe en panne, tout s’arrête ». Selon les données évoquées lors des échanges entre le gouvernement et le patronat, plus de 80 % des entreprises membres du Gecam considèrent aujourd’hui le déficit électrique comme leur principal défi opérationnel. Les pertes financières liées aux délestages et aux ralentissements économiques sont estimées à plus de 200 milliards de FCFA ces dernières années.
« Plus on investit dans les barrages, moins il y a de l’électricité »
La situation est d’autant plus incompréhensible pour certains opérateurs économiques que le pays a multiplié les investissements dans les barrages hydroélectriques. « Plus on investit dans les barrages, moins il y a de l’électricité », a ironisé Célestin Tawamba, résumant le sentiment d’exaspération d’une partie du secteur privé. Face aux critiques, le ministre Gaston Eloundou Essomba reconnaît une crise profonde. Il évoque un mélange de difficultés climatiques, financières et infrastructurelles. La faible pluviométrie a réduit le niveau d’eau dans plusieurs barrages. À Nachtigal, pourtant présenté comme l’un des grands projets énergétiques du pays, la production reste parfois bien inférieure aux capacités annoncées.
Mais le problème ne se limite pas à la production. Une partie importante de l’énergie disponible n’arrive même pas jusqu’aux consommateurs. Le réseau de transport, notamment sur l’axe Edéa-Douala, est saturé et vieillissant. Les pannes se multiplient, tandis que certaines installations datent de plusieurs décennies. Un rapport de la Chambre des comptes de la Cour suprême révèle d’ailleurs qu’entre 2018 et 2021, le nombre de délestages a été multiplié par quatre au Cameroun. Dans le même temps, l’énergie produite mais non distribuée est passée de 71,3 GWh à 103,5 GWh. Les magistrats pointent la vétusté du réseau, le mauvais entretien des équipements et les nombreuses pertes sur les lignes électriques.
À cela s’ajoute un autre paradoxe : malgré la mauvaise qualité du service, les coûts explosent pour les entreprises. Beaucoup dépensent désormais des millions de francs en carburant pour alimenter leurs groupes électrogènes. Les autorités défendent néanmoins une réforme devenue, selon elles, inévitable. Pour éviter l’effondrement financier de l’ex-Eneo, devenue Socadel après sa renationalisation, l’État mise sur plusieurs solutions : lutte contre la fraude, modernisation du réseau, nouvelles centrales à gaz et raccordement de 150 MW supplémentaires pour les industriels de Douala d’ici fin 2026.
H.T

