Charles Menye : «La difficulté n’est plus de savoir, mais d’agir»

Pour le Président du Comité citoyen de vigilance financière Cemac (Cvfc), le sommet extraordinaire de la Cemac à Brazzaville marque un tournant: les blocages structurels sont identifiés, les responsabilités nommées et place désormais à l’exécution et au suivi des résultats.

Le sommet extraordinaire de la Cemac tenu à Brazzaville le 22 janvier 2026 n’a pas révélé une crise soudaine. Il a mis fin à l’ambiguïté. Pour la première fois, les blocages de la sous-région (retards chroniques des projets, faiblesse de l’exécution budgétaire, tensions de trésorerie, dépendance bancaire à l’État, rapatriement incomplet des devises) sont identifiés, nommés et reliés dans un même cadre de responsabilité. Dès lors, la question n’est plus de savoir quoi décider, mais de prouver, dans les mois qui viennent, la capacité collective à exécuter.

Les chefs d’État de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac) se sont réunis en session extraordinaire. Comme souvent, le rituel était bien rodé : rapports techniques, échanges politiques, communiqué final.

Pour beaucoup de citoyens, ce type de sommet donne l’impression d’un exercice répétitif, éloigné des réalités quotidiennes.

Et pourtant, ce sommet marque un tournant discret mais fondamental. Non pas parce qu’il annonce une crise brutale, mais parce qu’il ferme une zone de confort : celle qui permettait encore de dire « nous ne savions pas ».

Après Brazzaville, cette excuse ne tient plus.

Depuis plus d’une décennie, la région vit avec un paradoxe persistant : une monnaie stable, des programmes économiques successifs, des projets nombreux… mais des résultats concrets insuffisants.

Les retards se sont accumulés sans provoquer d’effondrement immédiat. La crise n’était ni spectaculaire ni soudaine. Elle était lente, diffuse, structurelle.

Brazzaville ne crée pas le diagnostic. Il le rend officiel, partagé, documenté. Le message central est simple : le problème principal n’est plus l’absence de décisions, mais l’absence d’exécution. Autrement dit, la difficulté n’est plus de savoir quoi faire, mais de le faire réellement.

 

L’économie du report : quand retarder devient un mode de gestion

Dans la vie courante, retarder une décision a presque toujours un coût.

Si un ménage contracte un prêt pour construire une maison, les intérêts commencent immédiatement. Si les travaux prennent du retard, la dette augmente sans que le confort attendu n’arrive.

En Cemac, les retards ont progressivement cessé d’être perçus comme des anomalies. Un projet peut rester bloqué plusieurs années sans provoquer de crise politique ou financière immédiate. Un financement signé mais non utilisé devient presque normal. On s’habitue à voir des chantiers inachevés.

C’est ce que l’on peut appeler l’économie du report : un système dans lequel l’annonce précède la capacité réelle, où la signature remplace l’action, et où l’emprunt sert à gagner du temps au lieu de transformer l’économie.

À court terme, ce système est confortable. Il évite des choix difficiles, des arbitrages budgétaires, des renoncements.

À moyen terme, il est ruineux : les coûts s’accumulent, la productivité baisse, la confiance des citoyens, des entreprises et des partenaires financiers s’érode.

Le communiqué de Brazzaville ne parle pas directement « d’économie du report », mais toutes les mesures évoquées (cohérence budgétaire, transparence, suivi régulier, centralisation de la trésorerie) visent précisément à casser ce mécanisme devenu structurel.

 

Quand le temps devient une dette : le vrai coût des retards

Une idée simple a longtemps été sous-estimée : le temps n’est pas neutre en économie.

Dès qu’un État signe un financement, les intérêts commencent à courir.

Dès qu’un marché public est attribué, les entreprises mobilisent des équipes, du matériel, des avances.

Dès qu’un projet est annoncé, la société attend des résultats : routes, énergie, emplois, baisse des coûts.

Lorsque ces projets n’aboutissent pas, le pays ne perd pas seulement du temps. Il perd de l’argent, de la crédibilité et des opportunités de croissance. Un chantier à l’arrêt se dégrade. Sa reprise coûte plus cher. Les paiements retardés génèrent des litiges et des surcoûts.

Les infrastructures non livrées maintiennent des coûts élevés pour les entreprises et les ménages.

C’est pour cela que Brazzaville introduit une rupture méthodologique importante : (les projets ne doivent plus être considérés comme un stock que l’on accumule, mais comme un portefeuille que l’on gère.

Concrètement, cela signifie accepter une vérité difficile. Certains projets doivent être terminés rapidement, d’autres doivent être restructurés et certains doivent être suspendus ou arrêtés.

Ce tri est politiquement sensible, mais économiquement vital.

 

La stabilité monétaire : un bouclier utile, mais trompeur

La Cemac bénéficie d’un atout rare : une monnaie stable, le franc CFA, gérée par la Banque des États de l’Afrique centrale (Beac). Cette stabilité limite l’inflation, sécurise les importations essentielles et protège partiellement l’épargne.

Mais cette stabilité a un effet pervers : elle donne l’impression que l’urgence n’existe pas.

Quand les prix restent relativement stables, on oublie que la croissance est faible. Quand la monnaie tient, on repousse les réformes difficiles.

Or une règle économique est incontournable : la monnaie ne crée pas la richesse.

Elle achète du temps. Et ce temps doit servir à transformer l’économie réelle : produire plus, mieux, différemment.

Le sommet de Brazzaville ne remet pas en cause le régime monétaire. Il rappelle implicitement que la stabilité ne peut plus compenser l’inefficacité.

D’où l’insistance sur la discipline budgétaire, le respect des engagements avec les partenaires comme le FMI, et le renforcement des institutions monétaires et prudentielles.

 

Trésorerie publique : pourquoi l’État a des engagements mais pas toujours du cash

C’est l’un des points les plus techniques, mais aussi l’un des plus décisifs.

Un État peut voter un budget, signer des conventions et annoncer des projets, tout en étant incapable de payer à temps. Ce paradoxe vient souvent d’un problème de trésorerie, et non de manque global d’argent.

Dans beaucoup de pays de la région, l’argent public est dispersé dans une multitude de comptes. Les flux sont mal coordonnés, la visibilité est faible, les paiements sont retardés. Les entreprises attendent, les chantiers ralentissent, les coûts explosent.

C’est pour cela que Brazzaville met en avant le Compte Unique du Trésor (CUT).

Le CUT consiste à centraliser les ressources de l’État dans un compte principal afin de mieux suivre, planifier et exécuter les paiements.

Ce n’est pas une réforme bureaucratique. C’est une réforme de souveraineté opérationnelle. Un État qui ne sait pas précisément où est son argent ne contrôle ni son calendrier ni ses priorités.

 

Transparence budgétaire : le rôle clé du TOFE

Une règle simple s’applique à la gestion publique :on ne corrige pas ce que l’on ne mesure pas, et encore moins ce que l’on ne publie pas.

Le TOFE — Tableau des Opérations Financières de l’État est un document qui résume, de manière standardisée, les recettes, les dépenses et le solde budgétaire d’un pays.

Lorsque le TOFE est publié tardivement ou de façon irrégulière, les retards et les dérives restent invisibles.

À l’inverse, un TOFE mensuel publié à date fixe impose un rythme, une discipline et une vérité chiffrée.

Brazzaville insiste sur ce point car la transparence budgétaire ne remplace pas l’action, mais elle enlève à l’inaction son principal allié : le flou.

 

Le piège banque–État : quand le crédit n’alimente plus l’économie

Un autre blocage structurel concerne la relation entre les États et les banques.

Lorsque les États empruntent massivement, ils offrent aux banques un placement simple et attractif : la dette publique. Progressivement, les banques préfèrent financer l’État plutôt que les entreprises.

Résultat : le crédit au secteur privé devient rare et cher. L’investissement productif ralentit. La croissance s’affaiblit. Et l’État, faute de recettes suffisantes, continue d’emprunter.

Brazzaville reconnaît ce risque et appelle à un assainissement du secteur bancaire, sous la supervision de la Beac et de la Cobac (l’autorité de contrôle bancaire), afin d’éviter une concentration excessive du risque souverain.

 

Devises et stabilité : pourquoi le rapatriement est crucial

Dans une union monétaire comme la Cemac, la stabilité dépend d’un élément clé : les devises étrangères issues des exportations doivent revenir dans la zone.

Or une partie de ces recettes reste à l’extérieur, notamment dans les secteurs extractifs. Moins de devises dans la zone signifie une position extérieure plus fragile.

C’est pourquoi Brazzaville insiste sur le rapatriement des recettes d’exportation et des avoirs détenus à l’étranger. Ce n’est pas une question morale, mais monétaire.

 

Du sommet-discours au sommet-mécanisme : le rôle du PREF-Cemac

La véritable nouveauté de Brazzaville réside dans la mise en place d’un mécanisme de suivi.

Le PREF-Cemac (Programme de Réformes Économiques et Financières) est chargé d’assurer un suivi trimestriel des engagements, avec des rapports évalués avant des rendez-vous internationaux clés.

Cela introduit une contrainte nouvelle : la région ne s’évaluera plus seulement en interne, mais sous le regard de partenaires extérieurs.

La crédibilité devient mesurable.

 

Les 90 jours : la preuve par les faits

Les trois mois suivant Brazzaville sont décisifs. Non parce que tout peut être réformé en 90 jours, mais parce qu’une méthode peut être prouvée.

Trois signaux suffisent :

– Un TOFE mensuel publié régulièrement ;

– Des premières avancées concrètes sur le CUT ;

– Un tableau de suivi clair des réformes.

 

Brazzaville, ou la fin de l’excuse

Au fond, ce sommet envoie un message simple : la Cemac sait désormais.

Les blocages sont identifiés. Les outils sont connus. Les responsabilités sont nommées.

La suite dépend d’un choix clair : continuer à reporter, ou accepter que l’exécution soit une discipline.

Car en économie comme en politique publique, savoir oblige.

Conclusion — Brazzaville, ou le moment où “savoir” oblige

Au fond, le sommet de Brazzaville ne doit pas être jugé sur la beauté de ses formulations, ni sur l’ampleur des promesses. Il doit être jugé sur une chose : la fin de l’excuse.

La Cemac ne peut plus dire qu’elle ne savait pas. Elle sait où ça bloque, pourquoi ça bloque, et ce que cela coûte.

Le diagnostic est désormais clair, presque mécanique : les retards ne sont pas un accident, ils sont devenus un système ; la stabilité monétaire n’est pas une garantie, c’est un délai ; les financements existent, mais l’exécution échoue parce que la trésorerie est mal pilotée, parce que les données arrivent trop tard, parce que le crédit se concentre sur l’État, parce que les devises ne reviennent pas assez, et parce que la responsabilité se dissout dans le flou.

Brazzaville a donc déplacé le centre de gravité : on passe du débat “que faut-il décider ?” au test “que peut-on livrer ?”. Et c’est là que se joue la crédibilité.

Une union monétaire ne survit pas longtemps sur des communiqués.

Elle survit sur des preuves régulières : payer à temps, publier à date fixe, centraliser le cash, arbitrer les projets, rééquilibrer le crédit, rapatrier les devises, corriger sans attendre.

Les trois prochains mois ne diront pas si tout est réglé. Ils diront mieux : si une méthode existe. Si l’on voit un TOFE mensuel publié comme une horloge, des premières bascules réelles vers le CUT, et un suivi PREF-Cemac qui nomme les retards, les responsables et les correctifs, alors Brazzaville aura été un tournant.

Sinon, il restera un épisode de plus dans l’économie du report.

Car c’est cela, la responsabilité en union monétaire : ne plus promettre davantage, mais terminer, corriger, prouver.

Et désormais, en Cemac, la stabilité devient une obligation à mériter, trimestre après trimestre, par des résultats visibles.

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