Fonds dormants: Qui veut dépouiller la Caisse des Dépôts ?

Derrière la violente missive de Richard Evina Obam se cache une confrontation géopolitique et financière majeure sur le contrôle des dizaines de milliards de FCFA de fonds dormants en zone CEMAC.

La lettre envoyée le 15 juin 2026 par le Directeur Général de la Caisse des Dépôts et Consignations du Cameroun (Cdec) à la Cobac n’est pas un simple échange administratif. Elle représente le point culminant d’une guerre des tranchées juridico-financière commencée en juillet 2024, date à laquelle le régulateur bancaire avait formellement interdit aux banques commerciales de transférer les comptes dormants et les consignations à la toute nouvelle Cdec camerounaise.

Cette bataille met en lumière les profondes fractures entre la souveraineté économique des États et la gouvernance monétaire centralisée de la sous-région. Pour comprendre les antécédents de cette affaire, il faut remonter à la genèse des Caisses des Dépôts en Afrique centrale. Conçues par les États comme des instruments financiers alternatifs pour capter l’épargne longue et financer les infrastructures publiques, ces caisses menacent directement le modèle de liquidité des banques commerciales privées. Ces dernières ont longtemps profité des fonds de tiers, des cautionnements et des avoirs en déshérence sans contrepartie majeure.

L’activation effective de la Cdec au Cameroun a ainsi provoqué une levée de boucliers des lobbies corporatistes bancaires, qui ont trouvé une oreille attentive auprès de la Cobac et de la BEAC.

L’enjeu juridique est fondamental. La Cdec soutient que le service public des dépôts et consignations est une activité régalienne qui n’a jamais été transférée à la CEMAC. En face, la Cobac tente de modifier la définition des opérations de banque pour englober ces fonds publics. Cette stratégie de centralisation est qualifiée par Douala et Yaoundé de « détournement de pouvoir ». La Cdec a d’ailleurs porté le fer sur le terrain judiciaire en introduisant un recours en annulation devant la Cour de Justice communautaire de N’Djamena afin de faire invalider deux règlements de 2024 qu’elle considère comme des actes de droit dérivé irréguliers.

Les conséquences de ce conflit sont multiples et potentiellement lourdes pour la stabilité financière de la zone. Sur le plan économique, le blocage des transferts de fonds prive l’État camerounais d’un puissant levier de financement intérieur, indispensable pour ses projets de développement au moment où l’accès aux marchés internationaux est coûteux. Les banques privées, quant à elles, se retrouvent prises en étau entre les injonctions de leur régulateur de tutelle (la Cobac) et les lois souveraines du pays d’accueil, créant une insécurité juridique majeure pour l’ensemble du secteur privé.Enfin, sur le plan politique, cette crise révèle des tensions institutionnelles internes d’une rare gravité. En évoquant des « connexions suspectes » et des « rapports incestueux » entre des hauts responsables camerounais et des lobbies financiers, Richard Evina Obam met à jour l’existence de réseaux d’influence divergents au sein même de l’appareil étatique. Cette guerre ouverte fragilise la crédibilité des institutions communautaires et pose une question fondamentale : qui, de l’État souverain ou du régulateur supranational, doit avoir le dernier mot sur l’orientation des ressources financières nationales ? L’issue du recours devant la Cour de N’Djamena sera à cet égard décisive.

M.F.

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